Climat : cause perdue ?

Les experts du GIEC ont rendu lundi dernier un rapport synthétisant près de 6.000 études portant sur le changement climatique. Ils ont à nouveau lancé un appel à destination des pouvoirs politiques et des citoyens. Si nous ne changeons pas nos modes de vie dans la décennie qui vient, nous pourrions faire face à des changements irréversibles et catastrophiques. Pour certains, le scénario de l’effondrement est inévitable. Est-ce une raison pour ne rien faire ?

En 1989, le groupe irlandais U2 a utilisé cette photographie pour la couverture de leur single One, devenu depuis sa sortie un tube planétaire. L’image est l’œuvre de David Wojnarowicz, artiste complet, qui s’est intéressé à différents moyens d’expression : peinture, écriture, photographie en particulier. Artiste maudit voire torturé, aux tendances auto-destructrices, il a côtoyé l’underground new-yorkais et est mort du syndrome d’imuno-déficience acquis. David Wojnarowicz l’a utilisée entre autre pour dénoncer l’inertie des autorités sanitaires américaines et mondiales devant l’épidémie due au virus VIH au début des années 80.

Cette image, très impressionnante, peut plus largement interroger sur les comportements négatifs de l’humanité : destruction et gaspillage de ses patrimoines — dont les solidarités sociales, les ressources environnementales, les talents de créativité et de réflexion.

L’humanité au bord du gouffre ?

The Buffalo Jump représente un mode de chasse de ces animaux, utilisés par les indiens au XIXème siècle : il s’agissait de canaliser un troupeau de bisons vers une falaise dans laquelle ils n’avaient d’autre choix que de se précipiter, entraînés les uns les autres dans le mouvement de leur fuite devant les chasseurs…

Elle fait écho aux scénarios d’effondrement auxquels nous sommes de plus en plus confrontés, en particulier à l’occasion de la publication des rapports du GIEC qui nous habitue à des annonces toujours plus effrayantes, que nous mettons en rapport avec les évènements climatiques exceptionnels.

Ouragan Irma évoluant au-desus de la pointe orientale de Cuba le 8 septembre 2017 (photographie pris par le satellite GOES-16 de la National Oceanic and Atmospheric Administration [Source : www.nasa.gov])

Tous les feux semblent au rouge pour l’humanité (Lebeau, 2011)… Au point que certains imaginent un avenir sombre pour l’humanité à très court terme. Ainsi Yves Cochet, ancien Ministre de l’Ecologie, qui signe en août dernier une tribune glaçante dans Libération.

Consommation galopante

Certaines données sont parmi les plus inquiétantes, en particulier notre consommation énergétique, laquelle augmente irrémédiablement, et est responsable des émission de gaz à effet de serre. Légèrement supérieure à 40.000 TWh en 1965, elle dépasse les 145.000 TWh en 2016 (1 TWh correspond à l’énergie consommée par 10 milliards d’humains utilisant un ordinateur portable standard pendant 2 heures…). Actuellement, plus de 90% de l’énergie consommée par les humains provient de la combustion des hydrocarbures et 2% de sources renouvelables.

En 2016, la consommation énergétique mondiale 40.000 TWh pour le charbon, 50.000 TWh pour le pétrole, 40.000 TWh pour le gaz ; les 15.000 TWh se décomposent entre l’électricité hydraulique (environ 5.000 TWh) et nucléaire (environ 3.000 TWh), et les énergies de sources renouvelables (environ 2.000 TWh) [Source : https://ourworldindata.org/]

La quasi-totalité des objets ou produits dont nous nous servons, des fertilisants aux médicaments, en passant par la plupart des biens de consommation courante, repose depuis plus d’un siècle sur la transformation des hydrocarbures. Elle est responsable des émissions de CO2 et corrélativement de la hausse de températures planétaires et des modifications du climat. Nous consommons en outre plus que notre planète peut produire et lui imposons un rythme insoutenable à l’heure actuelle…

En 2018, l’ensemble des pays de la planète ont théoriquement consommé les ressources à un rythme supérieur à celui que la planète peut en produire. Le jour du dépassement, ou « OverShootDay » varie d’un pays à un autre. En moyenne, l’humanité vit à crédit à partir au début du mois d’août de l’année en cours. Cette date n’a cessé de reculer depuis trente ans. [Source : https://www.overshootday.org/]

Des marges de manœuvre ?

La crise écologique actuelle intervient à un moment où l’humanité dispose d’une richesse collective immense et de moyens techniques lui permettant de faire face au défi climatique. Différentes solutions techniques émergent par exemple afin de piger le CO2, de développer de nouveaux procédés de production, de rendre à nouveau la terre fertile et de mieux l’utiliser…

Le gaspillage généralisé des matières premières, des ressources – et, plus grave, des talents humains – auquel conduit un système « ultra-libéral » focalisé sur les profits à court terme, est paradoxalement tel que nous avons encore des marges de manœuvre. A certains égards, le système est même une insulte à l’intelligence et la créativité humaine. Il conduit à un moins disant dans la conception des objets et de leur usage, alors que nous disposons de connaissances et de compétences communes à l’humanité, utiles à son devenir.

Maxime de Rostolan, fondateur du mouvement Fermes d’Avenir, promouvant la permaculture, pose ce constat sur nos pratiques agricoles (Rostolan, 2018) :

« La nature a tellement de vraies richesses à dévoiler et les humains un potentiel d’intelligence si définitivement supérieur, que la combinaison des deux laisse franchement à espérer (…) En travaillant avec la nature et non contre elle, on réalise que les solutions sont là, sous nos yeux et qu’elles se révèlent souvent plus simples et moins coûteuses en énergie (…) Nous avons divisé par trente notre efficacité énergétique pour produire de la nourriture depuis l’époque de nos grands-parents… cela sonne comme une terrible insulte à l’intelligence humaine »

Un constat que pourraient dresser, dans d’autres domaines, de nombreux ingénieurs…

Une question de choix

Nos modes de vie, faits entre autre d’abondance énergétique, ont un impact réel sur nos choix techniques. Dans un contexte d’inquiétude quant au devenir des humains sur une planète qui ne pourra plus leur fournir un tel niveau de confort, le gaspillage des ressources montre que nous avons à notre portée des moyens d’actions concrets – dans notre quotidien, pour commencer.

Remplacer les ressources fossiles par des ressources renouvelables demande des technologies qui restent à développer et à optimiser… et c’est l’ensemble de notre système de production et de consommation de biens qui doit être revue – et changée. Selon certains, nous avons une vingtaine d’année pour l’accomplir.

Nous pourrions peut-être combattre cette idée selon laquelle « le travail manque ». Si nous admettons l’impérieuse nécessité d’un changement des modes de production et de consommation, d’une transition écologique et économique, le travail ne manquera pas pour l’humanité au XXIème siècle. L’argent pour financer ce travail est en revanche dit « rare »… Il est plutôt tenu éloigné de l’économie réelle, c’est-à-dire utile aux humains, du fait entre autre d’une répartition inique de la richesse produite.

Une croissance faible, de l’ordre 1%, est encore actuellement interprétée comme une mauvaise nouvelle par nos dirigeants. Elle n’est une mauvaise nouvelle que pour la rentabilité à court terme. A ce rythme, l’humanité peut constater une amélioration de ses conditions de vie à l’échelle d’une vingtaine d’année (Piketti, 2011) – alors avant d’essayer de ralentir encore, ce qui semble à ce jour un vœux, si nous pouvions simplement changer de regard sur le « mythe de la croissance »?

Un filet d’espoir !

Il n’y a pas encore de fatalité : le système économique et financier est organisé par des humains, non par une « main invisible ». Il n’y a pas de « lois de l’économie », c’est une imposture qui dure depuis des siècles, fondant nos raisonnements à court terme et obérant la question de choix politiques, lesquels dépendent fondamentale des humains et non d’un « divin marché » (Goodwin-Burr, 2013).

Il nous manque un projet collectif global, nous permettant de penser l’avenir… l’adaptation de l’humanité au changement climatique est celui-là, affirme l’astrophysicien Aurélien Barrau, qu’une prise de position récente a propulsé récemment sur le devant de la scène. Demandez aux ingénieurs de l’industrie de concevoir (réellement) durable ou avec d’autres objectifs, ils le feront. Encore faut-il que les investissements suivent, et que nous ne voyions pas les progrès réalisés comme une opportunité d’un toujours plus – mais plutôt d’un toujours mieux.

Même les plus pessimistes des collapsologues l’affirment encore : l’humanité a encore à sa disposition un éventail de solutions techniques qu’elle peut explorer. Si les techniques ne suffisent pas, l’humanité a encore également la possibilité d’engager un changement de comportements (Dion, 2018).

Ils sont une bonne nouvelle pour l’immense majorité de l’humanité, pas pour la petite minorité qui organise le système actuel à son profit. Le système actuel, pour désigner simplement un capitalisme industriel et financier débridé, est pour partie responsable de la situation (Zizek, 2017). Citoyens, gouvernants, décideurs : à nous à contribuer à le défaire, au bénéfice du plan grand nombre. Le combat semble perdu d’avance pour certains, invoquant les forces de l’histoire, des rapports de pouvoir financier entre majorité et minorité, ou la grande résilience intrinsèque de ce système. Attendre cependant que les conditions soient réunies pour le dépasser est désespérant : il s’agit d’œuvrer ici et maintenant, sans naïveté aucune, instille un peu d’espoir.

Il n’y a pas que la thermodynamique et la physique en jeu dans la question du changement climatique – et de son accélération sous l’effet des actions humaines. Il y également de la politique et de la conscience des choix locaux et globaux. Nous n’en sommes pas encore collectivement dépourvus.

Il n’y a pas que la peur qui guide exclusivement les humains ; il y a aussi le courage. Des humains en ont fait preuve, dans les pires moments de l’histoire de l’humanité, et en feront preuve encore (Hariri, 2017). « Même différents, nous sommes unité » chantait U2 (« You Too : toi aussi ») dans One. Quand commençons-nous ?

Y. COCHET, « De la fin d’un monde à la renaissance en 2050 », Libération, 23 août 2018.

C. DION, Petit manuel de résistance contemporaine, Actes Sud, 2018.

M. GOODWIN, D. BURR, Economix, Les Arènes, 2013.

Y.N. HARIRI., Homo deus. Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel, 2017.

A. LEBEAU, L’enfermement planétaire, Gallimard, 2011.

T. PIKETTY, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2013.

M. DE ROSTOLAN, On a 20 ans pour changer le monde, Paris, 2018.

S. ZIZEK, « Trier, manger bio, prendre son vélo… ce n’est pas comme ça qu’on sauvera la planète », L’Obs, 1 janvier 2017.