Mon cerveau, ce héros

Le cerveau a la cote ! « Neuro » se décline dans toutes les disciplines : éducation, psychologie, management, marketing… Les résultats scientifiques des neurosciences sont utilisés parfois au-delà de ce qu’ils démontrent réellement, contribuant à entretenir des « neuro-mythes ». Dans son ouvrage Mon cerveau, ce héros (Le Pommier, 2015) la philosophe Elena Pasquinelli s’attache à les contester et les décrypter, dans une démarche de rapprochement entre sciences et société.

En 1984, le cinéaste tchèque Milos Forman invente dans Amadeus une rivalité entre Antonio Saleri (1750-1825) et Wolfgang-Amadeus Mozart (1756-1791) pour les besoins d’un film illustrant la puissance du génie créateur et le travail du talent artistique. Le Salieri de Forman se dévoue corps et âme à la musique, serviteur de cet art comme il le serait de Dieu. Le film raconte sa relation ambivalente au génial Mozart, créateur impulsif et obsédé compulsif – « Je suis peut être vulgaire, Sire, mais ma musique ne l’est pas ». Parfois seul dans un monde de notes, d’harmonies, et en avance sur le tempo des musiciens officiels de la cour. Destin tragique de Salieri, incapable d’égaler le génie de Mozart et pourtant à même d’en prendre la mesure, là où les autres peinent à le comprendre – « Trop de notes » pour les oreilles du commun des mortels…

Si Amadeus est l’une des figures du génial compositeur, sa musique pourrait-elle contribuer à nous rendre plus intelligents ? Faire écouter Mozart à vos enfants les rendra plus performants assure tel article de vulgarisation consacré aux neurosciences… Un des nombreux mythes sur le cerveau que la philosophe Elena Pasquinelli évoque dans un livre où elle entreprend de déconstruire certaines idées reçues sur les neurosciences. Elle nous invite à prendre avec recul et attention les annonces relayées par une presse généraliste en mal se sensation scientifique – quand ce ne sont pas les marchands du neuro-temple vantant et vendant la nouvelle méthode infaillible pour booster notre QI… à peu de frais intellectuels, évidemment.

Idolâtrer le cerveau d’or

En introduction de sa nouvelle Double assassinat dans la rue Morgue, Edgar-Alan Poe écrit à la fin du XIXème siècle que les facultés intellectuelles ont un ressort particulier. Elles échappent à une pleine compréhension et ne se manifestent que par leurs effets :

Les facultés de l’esprit qu’on définit par le terme analytiques sont en elles-mêmes fort peu susceptibles d’analyse. Nous ne les apprécions que par leurs résultats. Ce que nous en savons, entre autre choses, c’est que (…/…) les résultats, habilement déduits par l’âme même et l’essence de sa méthode, ont réellement tout l’air d’une intuition.

Une cinquantaine d’années après la publication des Histoires extraordinaires (1856), le psychologue et pédagogue français Alfred Binet (1857-1911) invente les premiers tests cognitifs, contredisant ainsi l’affirmation de Poe ! À la suite de la loi Ferry de 1882, rendant l’instruction publique, gratuite et laïque, l’objectif de ces tests était de repérer les enfants susceptibles de rencontrer les plus grandes difficultés scolaires… et de leur proposer un enseignement adapté. La nature des tests cognitifs n’a pas changé depuis leur origine : elle est d’accompagner la pratique de psychologues, en particulier dans le domaine de l’éducation. Les tests de QI actuels ont pour ambition de contribuer à prédire la réussite ou les difficultés que rencontreraient certains enfants ou adultes dans un système scolaire ou professionnel donné.

L’intelligence nous fascine et les études sur le cerveau et la cognition reçoivent pour différentes raisons une grande attention médiatique. Le QI est présenté comme évaluation normée des intelligences humaines… interprétée de façon parfois grossièrement caricaturale, lorsque l’on cherche par exemple à évaluer rétrospectivement celui de certains grands esprits (Karine Jacquet, « Quel est le plus gros Q.I. de tous les temps ? », Science & Vie, 8 février 2018) – ou que l’on attribue régulièrement à des personnalités réputées « géniales », telles Albert Einstein, quantité d’aphorismes concernant les intelligences !

En 1994, un sociologue et un politologue publient aux États-Unis un ouvrage dans lequel ils défendent une thèse controversée. Selon eux, le QI serait l’élément le plus déterminant de la place que chacun occuperait dans la société américaine (Richard Hernstein, Charles Murray, The Bell Curve: Intelligence and Class Structure in American Life, Free Press, 1994). Le QI présenterait même un caractère immuable et propre à des groupes ethniques ! Ainsi aux États-Unis, le fait que les Noirs obtiendraient de moins bons résultats globaux aux tests de QI que les Blancs s’expliquerait uniquement par des différences ethniques. Leur thèse a été largement débattue depuis et elle apparaît de nos jours biaisée, servant un projet politique discutable.

Inné et acquis, facteurs sociaux et environnementaux conditionnent de façon intriquée les aptitudes cognitives de façon beaucoup plus complexe que nous nous le figurons…

Les différences d’aptitudes et d’attitudes mises en évidence par les sciences cognitives n’ont pas une explication simple. (Il existe) au contraire pour un même comportement un puzzle complexe d’influences multiples (mises en évidence par) une variété de méthodes de recherche [i]

Les sciences cognitives cherchent à comprendre l’intelligence au moyen de données. Elles parlent de nous… et du regard que nous portons sur les normes, comme sur les différences entre les humains. Pour des raisons scientifiques, politiques ou éthiques, l’intelligence humaine ne laisse personne indifférent… même l’humoriste Pierre Desproges (1939-1988) qui en fait le sujet d’un texte de scène (QI 130) à l’écriture ciselée :

 « C’est vrai que je ne suis pas n’importe qui. J’ai un quotient intellectuel de 130. 130, vous vous rendez compte ? Cela signifie que j’ai un niveau d’intelligence exceptionnel. C’est important, l’intelligence. L’intelligence, c’est le seul outil qui permet à l’homme de mesurer l’étendue de son malheur (…). Je ne fréquente plus que des QI de 130. Nous formons un club très fermé. Que des 130. Je ne suis pas raciste mais, en dessous de 130, c’est pas des gens comme nous…. Tenez, moi, qui ai un QI de 130, je ne donnerai jamais ma fille à un 115 ! (…) Notez qu’avec un petit QI de 100-110, on n’est pas complètement démuni. Il est à la portée du premier plombier venu de comprendre qu’un kilo de plumes pèse autant qu’un kilo de plomb. À peu de chose près… »

L’éthologue (spécialiste du comportement) Franz De Waal invite plus scientifiquement que Pierre Desproges à prendre du recul avec les capacités cognitives humaines… en les confrontant à celles des animaux ! La prétendue suprématie des humains en matière d’intelligence ne tient pas : Franz De Waal rapporte cet exemple d’un chimpanzé réussissant des tests de mémorisation avec un succès constant et supérieur à l’humain (Franz De Waal Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? Les Liens qui Libèrent, 2016) :

Ce grand singe a déjà fait mentir le principe selon lequel tous les tests d’intelligence, sans exception, doivent confirmer la supériorité humaine…

Un contre-exemple remettant en questions certaines conceptions au sein d’une communauté scientifique parfois peu encline à l’accepter. La démarche scientifique impose de prendre en compte de nouvelles données et de remettre à jour des façons de pensées. Cela n’est facile pour personne – y compris des esprits habitués à ce processus. Le chercheur le résume ainsi :

Nous avons l’habitude d’analyse et d’explorer le monde, mais nous paniquons lorsque les données menacent de ne pas valider nos attentes…

 Rouler à droite… ou à gauche ?

La prudence méthodologique des scientifiques sur la cognition reste un rempart contre une exploitation commerciale, idéologique, ou tout simplement absurde, des résultats que mettent au jour leurs études – et ce qu’ils ne disent pas… Vous êtes mathématicien ? Vous êtes cerveau gauche ! Artiste ? Cerveau droit, cela va de soi ! Le premier est celui de la raison, il est masculin, occidental ; le second celui de l’émotion, il est féminin, oriental. Publicité, manuel d’éducation ou de précis de management, tests sur le Web ou revues de vulgarisation continuent à perpétuer de nos jours cette croyance – y compris le très sérieux magazine Science & Vie, dans son numéro de décembre 2017… Une représentation métaphorique tout au plus, que les techniques de visualisation dont disposent aujourd’hui les scientifiques contribuent à invalider.

La première identification d’une latéralisation des fonctions cérébrales vient d’une découverte du médecin et anthropologue français Paul Broca (1824-1880), lorsque qu’il constate que des patients affectés d’une lésion dans l’hémisphère gauche souffrent d’une importante altération de leurs capacités de parole. Le neurologue britannique John Hughling Jackson (1835-1911) observe à la même époque que des patients souffrant d’une lésion affectant l’hémisphère droit ne parviennent plus à identifier des personnes de leur entourage, se perdent dans des endroits familiers, ou n’arrivent pas à s’orienter correctement. L’hémisphère gauche est associé au langage, la représentation mentale de l’espace à l’hémisphère droit. Et par extrapolations successives, l’hémisphère gauche devient l’aire de l’analyse rationnelle, du calcul, du langage ; l’hémisphère droit celle de la créativité, de l’imagination ou des sensations…

En 2013, une équipe de chercheurs visualisent au moyen d’IRM les zones activées dans le cerveau d’un millier de volontaires, âgés littéralement de 7 à 77 ans, à qui sont demandées toutes sortes de tâches mentales (Jared A. Nielsen, Brandon A. Zielinski, Michael A. Ferguson, Janet E. Lainhart, Jeffrey S. Anderson. An evaluation of the left-brain vs. right-brain hypothesis with resting state functional connectivity Magnetic Resonance Imaging. Plos ONE, 8, 2013). Etudiant les connexions neuronales et leur répartition statistique au sein d’un hémisphère ou entre les deux, ils mettent en évidence que les tâches attribuées au « cerveau gauche » ou au « cerveau droit » mettent en jeu des connexions qui ne sont pas exclusivement localisées dans un hémisphère ou un autre.

Même si certaines tâches ou sous-tâches sont plutôt menées dans l’un des deux hémisphères, des connexions courent entre les deux et garantissent que la tâche globale soit menée à bien, que le cerveau dans son ensemble fonctionne bien [ii]

Nous utilisons toutes les capacités de notre cerveau éclairent les neuroscientifiques – et non les prétendues 10% d’entre elles, autre version du mythe « cerveau droit/cerveau gauche ». Différentes régions contribuent ensemble aux tâches que nous réalisons. Aucune région du cerveau n’est LA région d’une fonction intellectuelle donnée ; il n’y a pas LA région du langage, LA région du calcul, etc. explique également Lionel Naccache (Parlez-vous cerveau ?, Odile Jacob, 2018).

« Les femmes peuvent faire plusieurs choses à la fois, les hommes une seule ! » n’est pas une affirmation que confirment les neuro-scientifiques, qui nous invitent à la plus grande prudence quant aux différences entre les capacités cognitives des hommes et des femmes… Et s’il fallait encore se persuader par exemple que les femmes sont tout aussi douées que les hommes pour les sciences, il peut être utile de (re)lire Gérard Chazal, Les femmes et la science (Ellipses, 2016). Confondant les modes d’apprentissage fondés sur ces représentations métaphoriques avec des traits de personnalité représentés comme masculins ou féminins, nous pourrions par exemple conclure hâtivement que « les filles ne sont pas capables d’abstraction à l’égal des garçons ». Les guillemets ne sont pas une précaution oratoire. Au siècle dernier, j’ai entendu un professeur de dessin technique affirmer que les filles de ma classe de mathématiques supérieures ne voyaient pas dans l’espace… ce qui expliquait leurs prétendues difficultés dans cette matière.

Muscler notre cerveau… critique !

Pourtant, selon Stanilas Dehaene et Marie Amalric, « chacun peut entraîner ses neurones des maths » (propos rapportés par Sébastien Bohler, Cerveau & Pyscho, 100, 68-70, 2018). Notre cerveau est en effet capable d’adaptation et sa plasticité met en jeu des évolutions chimiques (au niveau des neurones), structurelles (à l’échelle des connexions neuronales) et fonctionnelles (dans des zones données). Celles-ci s’opèrent en des temps différents et interagissent. Les transformations chimiques s’observent sur des temps courts et sont associées à la mémoire à court terme, tandis que les modifications structurelles ou fonctionnelles, organisant la mémoire à long terme, s’opèrent sur des temps longs.

Le cerveau est un organe à la fois universel et individuel. Il a une structure globale, commune à tous les êtres humains, et l’on constate une grande variété de sa morphologie. Des chercheurs en neurosciences montrent comment les détails de sa structure sont associés à des capacités cognitives données… et propres à chaque individu (Olivier Houde, « Pour une école adaptée à chaque cerveau », Cerveau & Psycho, 100, 56-61, 2018).

Les recherches actuelles sur la plasticité neuronale suggèrent que les modes d’apprentissage sont très personnels et varient largement d’un individu à un autre… témoignant de la diversité des talents humains. Elles sont l’une des découvertes récentes les plus intéressantes et excitante pour nous. Pour autant, elles pourraient devenir un nouveau neuro-mythe ! La plasticité ne signifie pas que nous pourrions apprendre à tout âge de la vie aussi efficacement que nous le désirerions. Comprendre des concepts théoriques difficiles, comme les fondements de la mécanique quantique, à 80 ans révolus alors que nous ne nous serions jamais intéressés aux sciences physiques sera une entreprise très difficile, plasticité cérébrale ou pas : notre capacité à apprendre se rigidifie avec l’âge… Pas plus qu’une méthode d’éducation miracle fera à coup sûr de nos enfants de futurs génies, parce que « tout se joue avant trois ans » (un autre mythe !) et que nous partons dans la vie « avec un stock de neurones donné », dont l’organisation s’opère dans les premières années de la vie…

Nos capacités mentales restent fondamentalement limitées rappellent certains scientifiques… et nous avons parfois des difficultés à l’admettre. Nos capacités d’attention ne se divisent pas, notre cerveau n’est pas un ordinateur fondamentalement conçu pour le « multi-tâches », contrairement à ce tendent à affirmer nombre d’ouvrages ou articles de vulgarisation… même pour les plus doués et polyvalents d’entre nous – comme l’astronaute Thomas Pesquet. Lorsqu’il acquiert de nouveaux savoir-faire et qu’il les mets en œuvre pendant six mois au dessus de nos têtes, il est concentré sur toute tâche mobilisant toute son attention… et mobilise son enthousiasme à l’accomplir (Marion Montaigne, Dans la combi de Thomas Pesquet, Le Lombard, 2016). Si Thomas Pesquet n’est pas en mesure de le réaliser, pourquoi serions nous pensons-nous réellement capable de faire correctement deux choses à la fois – conduire ET téléphoner en même temps au volant, sans danger ? Nos limites cérébrales semblent atteintes : notre QI plafonne pense le Franck Ramus (Franck Ramus, Ghislaine Labouret, « Demain, tous crétins… ou pas ! », Cerveau & Psycho, 100, 40-46, 2018)… et l’émergence d’intelligences numériques à même de nous surpasser dans presque tous les domaines n’est pas sans nous inquiéter (Laurent Alexandre, La guerre des intelligences, JC Lattès, 2017). Ceci explique en partie la tentation à l’augmentation promise par les nouvelles technologies (Jean-Philippe Lachaux, « La maladie de l’inattention, Cerveau & Psycho, 100, 40-45 2018).

Que notre cerveau et sa plasticité soient limités ne signifie pas que nous ne soyons pas capables de nous améliorer et de réaliser des prouesses au quotidien… ou dans des circonstances plus exceptionnelles. Les capacités d’adaptation des êtres humains, offertes entre autres par leur cerveau, sont parfois spectaculaires. Déporté au camp de concentration de Dora, le mathématicien François Le Lionnais (1901-1984) a tiré de ses facultés mentales une incroyable force de vie. Il puisait entre autres dans ses souvenirs de peintures et ses connaissances mathématiques une matière à imaginer, afin de supporter les conditions d’un quotidien extrême (François Le Lionnais, La peinture à Dora, Le nouvel Attila, 2016). Dans un témoignage émouvant, rappelant le joueur d’échecs de Stefan Sweig, il écrit :

Rompu maintenant à mon jeu, je n’avais plus guère besoin des toiles peintes par ces peintres pour créer mon univers de formes et de couleur (…) Je rêv(ais) à des fresques qui comporteraient des pôles à l’infini, et d’autres dont les lignes seraient des fonctions sans dérivées, à d’autres encore, multivalentes, dont la complexité ne pourrait se débrouiller qu’au moyen de sortes de ‘Surfaces de Riemann’, à mille sortilèges aussi peu sérieux…

Ce récit n’est sont pas le fruit de « supers-pouvoirs » d’un cerveau, il est une expérience humaine irréductible à une région cérébrale donnée. Il est possible de parler des humains et de leurs vies sans affubler leur histoire d’un jargon pseudo-scientifique, contribuant à perpétuer de fausses idées…

Les neuro-mythes sont le produit d’une mauvaise rencontre entre la science et la société [iii]

Le livre d’Elena Pasquinelli, les références qu’elle propose et exemples qu’elle explique, se veut une contribution à une meilleure rencontre de la société avec les neurosciences. Elle nous donne des clefs utiles afin de décoder les résultats scientifiques, leurs déclinaison médiatiques, et leurs exploitations commerciales – dont certaines sont hautement discutables lorsqu’elles touchent par exemple à la santé humaine. Pas besoin d’un QI 130 pour apprécier son ouvrage, écrit simplement afin de nous rendre… intelligents ! Après sa lecture, rien ne nous empêche de surcroît d’écouter un air de Mozart…. pour le plaisir.

Ellena Pasquinelli. Mon cerveau, ce héros – Mythes et réalités. Le Pommier, 2015 (231 pages, 19€).

[i] Page 112.

[ii] Page 108.

[iii] Page 95.